« Apprendre à nager comme on a appris à marcher en grande profondeur et sans matériel pour devenir toujours meilleur nageur »

LE PASSAGE

Les échanges entre Gaétan et Mauro se révèlent, pour les formateurs, d’un intérêt majeur.
Comment apprend-t-on une langue ?
Comment devient-on nageur ?
Si analogie il y a, un regard sur les mécanismes mis en jeu, doit nous aider à maîtriser un peu mieux le processus de formation.
Rappelons le sens d’analogie : « ressemblance établie par l’imagination entre deux ou plusieurs objets de pensée essentiellement différents ». (le langage n’est pas la natation).
Lorsque l’intervenant accède à la pédagogie de l’action, il a vécu une révolution nous dit Gaétan ; je dirais plus volontiers une mutation dans le sens où il n’y aurait plus retour à la pédagogie traditionnelle.
Une pratique nouvelle et sa théorisation indispensable font penser au caractère indissociable de la sémantique et de la syntaxe, chacune ayant besoin de l’autre pour accéder à la pertinence, à la justesse de l’expression.

Gaétan propose un critère de ce passage qui, si j’ai bien lu, comporterait l’existence d’un modèle théorique et son adéquation avec les tâches ou consignes (un plan de construction). Une nouvelle cohérence ! Et une prise de conscience !

Effectivement la pédagogie traditionnelle repose sur la cohérence du concret (des aspects visibles de la discipline enseignée). La pédagogie de l’action suppose la construction d’un modèle de fonctionnement et de son utilisation pertinente pour construire les compétences visées dans la formation.

Partir de la pratique me semble une nécessité.
Théoriser la pratique nouvelle et la fonder pour accéder à une TOTALITE devraient aboutir à l’IRREVERSIBILITE (plus de retour possible à la pédagogie traditionnelle).

D’autres points de vue de ceux qui, comme nous, se sont lancés dans l’aventure sont les bienvenus. Quels événements, quelles circonstances ont déclenché, chez vous le passage à la pédagogie de l'action ?
Il ne faudrait pas que ce débat soit vécu comme un échange entre initiés.
Il nous concerne tous et chaque échange devient le progrès de tous.
Dites nous les difficultés, les obstacles, les réussites même partielles. MERCI.

raymond

 

Voila les échanges entre Gaétan et Mauro:

métaphore

Je ne suis pas intervenu depuis un moment sur le blog, je comble donc cette lacune avec une réflexion qui m'est venue récemment.

JMM pose une question qui à mon sens mérite grande réflexion car nous (entraîneurs) ne pouvons pas nous contenter de conserver la structure d'une planification et d'une quantification issue de la littérature physiologique et remplacer les items par du vocabulaire de la pédagogie de l'action.
Il me semble qu'il faudrait construire une structure/logique de planification et quantification propre à la pédagogie de l'action.

Par ailleurs, et de façon complémentaire à ce propos, toujours préoccupé par les moyens dde formation d'un passage à la pédagogie de l'action, il m'est venu une réflexion que je vous livre:

Un ami voulant parler anglais me dit :"I am in late" pour exprimer son retard, or c'est une faute car l'expression anglaise est "I am late". Il a donc utilisé la structure du français avec du vocabulaire anglais. Mais alors à ce moment là parle-t-il plus anglais ou français ? Un anglais le comprendra mais son cerveau raisonne en français !

Je constate tous les jours la même chose à propos de la pédagogie de l'action, certains pensent être dans la pédagogie de l'action parce qu'ils en utilisent le vocabulaire et reproduisent des situations, mais ils continuent de raisonner en pédagogie du mouvement.

Dans cette métaphore la grammaire de la langue est la structure de la pédagogie de l'action et le vocabulaire de la langue représente les consignes de la pédagogie de l'action.

Vienent les questions :

Raymond ( et les autres) peut-on comparer le passage à la pédagogie de l'action à l'apprentissage d'une langue étrangère ?

si oui, cela ouvre-t-il des pistes pour la formation?

Comment s'assurer du passage à la pédagogie de l'action, du point de vue du formateur?

Au plaisir de lire vos réactions.


Posté par Gaëtan, 19 décembre 2008

 

Apprentissage/Langage

Je voudrais faire part de quelques réflexions à propos de la métaphore de Gaëtan : « pédagogie de l'action / apprentissage d'une langue étrangère ».

Ce qui m'aide à ce propos, c'est un petit travail sur les définitions.

Pédagogie: Le terme de « pédagogie » dérive du grec παιδαγωγία, de παιδός (/'paɪdɔs/) « l'enfant » et ἄγω (/'a.gɔ/)« conduire, mener, accompagner, élever ». Dans l'antiquité, le pédagogue était un esclave qui accompagnait l'enfant à l'école, lui portait ses affaires, mais aussi lui faisait réciter ses leçons et faire ses devoirs.

Tout d'abord, dans cette définition, je trouve intéressante l’idée d' « accompagner l'élève » qui nous conduit à l'image de l'apprentissage comme parcours et donc, à une « démarche ».
Ensuite, la description de « l'esclave qui fait faire les devoirs à son élève » me renvoie à notre outil fondamental qu’est la tâche (bien loin de l'exercice). Mais ce qui semble indiscutable c'est que parler de pédagogie veut dire parler d'enseignement, et si on regarde de l'autre point de vue : d'apprentissage.

En effet, dans une autre définition:
La Pédagogie est une science de l'éducation qui s'occupe de la réflexion critique et du projet de la pratique éducative ; elle s'insère à l'intérieur du complexe des Sciences de l'Éducation.

On laisse de côté pour l'instant la pédagogie pour voir ce qu'est un langage.
Le terme « langage » peut s'entendre de façon générale comme un quelconque système de signes : on parle de langage des abeilles ou de langage des machines, au sens de transmettre ou d'élaborer les informations. Stricto sensu, nous parlons en premier lieu de langage humain. Le langage donc se réfère à l'ensemble des propriétés qui sont communes à tous les systèmes de signes employés par les sociétés humaines, indépendamment des formes particulières que nous appellerons des « langues de systèmes historiquement réalisés ».

Donc la chose la plus intéressante me semble être le fait qu'un langage est quelque chose de plus qu'une langue. Une façon de transmettre et surtout d'élaborer des informations. (Je ne peux pas m'empêcher de penser au système sensitivo/sensoriel).
Ceci signifie, selon moi, que chaque fois qu'on parle d'apprentissage, on parle de langage, d'une façon d'acquérir, de transmettre et élaborer des informations. D'autant plus, dans une pédagogie de l'action (la seule possible à mon avis) où cela se fait à travers l'action et donc à travers un rapport nécessaire avec le réel établi par un objectif précis (la tâche proposée par un maître, la tâche que quelqu'un se donne, ou encore une nécessité objective).

Il me semble que le lien entre langage et connaissance (et passer de la connaissance à l'apprentissage s'impose tout de suite) s'est formé, au temps des premiers philosophes de la Grèce antique.
Aristote, pour sa part, constitue une véritable borne milliaire dans l'évolution de la science linguistique. Tandis que Platon s'était arrêté sur le problème ontologique du rapport nom-chose, en se demandant avant tout quelle fonction avait le signe linguistique, Aristote ne cherche pas plus à déterminer les causes des noms que leur correspondance aux choses, mais d'abord il cherche à établir la finalité du langage. Pour Aristote, elle (la logique, science du langage) est moyen des autres sciences, mais elle est in primis science en elle-même et son rôle est de s'occuper de la pensée et du langage et à travers eux, de la réalité et des relations dont ils sont des signes.

Si dans la définition de Platon, je vois encore une définition qui reste de façon prédominante dans le domaine du descriptif, c'est avec Aristote que je vois l'introduction cruciale du réel et des relations dont le signe est fonction. Donc, nous ne sommes pas encore dans le domaine de la pédagogie et d'une pédagogie active, mais l'aptitude fonctionnelle (constructive) est introduite.

Je ne suis pas en mesure de donner des réponses précises sur ce thème. Cette introduction pédante, dont je m'excuse, c'est pour dire que le thème apprentissage/langage est un thème central du débat pédagogique et pour ceux qui sont intéressés je propose la lecture de:
Théories du langage, théories de l'apprentissage – Le débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky, Edition du Seuil, 1979.
Il s'agit d'un bouquin qui offre le témoignage d'un débat qui eut lieu à l'abbaye de Royaumont en 1975. La thèse de Jean Piaget est clairement expliquée par lui-même et le débat qui suit (avec la participation de plusieurs pédagogues, linguistes et spécialistes de diverses origines) se révèle même très intéressant.

Ce casse-pieds terminé en introduction, je voudrais essayer de répondre d'une façon plus personnelle à Gaëtan à propos de son intéressante métaphore.
C'est difficile de généraliser, mais je crois qu'utiliser un vocabulaire nouveau, un vocabulaire qu'on pourrait définir de la pédagogie de l'action (chose à voir quand même...) sans l'associer à une pratique correcte, veut dire rester dans l'associationnisme ou, si l'on veut, rester dans une logique traditionnelle où le discours et la compréhension viennent avant la réussite, avant l'action. Ce serait plus intéressant, selon moi, d'envisager une situation dans laquelle l'entraîneur utilise, dans un premier temps, un langage traditionnel pour expliquer une pratique nouvelle. J'imagine cela d'abord dans la perspective « d'accommoder » des signes déjà « assimilés » à des situations originales en vue d'une construction d'un nouvel « équilibre » entre pratiques nouvelles et signes (langages) renouvelés à un niveau de fonctionnement plus élaboré.

Donc pour en venir à ta question finale: « Comment s'assurer du passage à la pédagogie de l'action, du point de vue du formateur ? »

Selon moi, il faut multiplier les situations de pratique (Dinard, Ruffec, etc.) où le formateur peut expérimenter avec des tâches précises et une attitude effectivement correcte du point de vue de la démarche qu'on a définie active (la nécessité d'avoir des maîtres pour marcher vite sur le parcours plus lumineux me semble évidente). Et afin qu' après la réussite s'apparie la conscience et donc qu'il y ait une évolution du langage, il faut aussi multiplier les situations de réflexion à coté de et en même temps que la pratique. Du point de vue du langage, explorer les « abstractions » que Piaget définit « réfléchissantes » et « réfléchies », pour arriver à la « généralisation constructive ». De notre point de vue, cela veut dire : être capable de réinvestir ce qu'on a réussi et assimilé pour prédire et produire de nouveaux comportements.


Avant de conclure permettez moi de remercier Raymond et Alain Catteau pour l'aide à me débrouiller avec les nuances du français. Ça va sans dire que la responsabilité du texte reste à moi.


Posté par Mauro, 25 décembre 2008

 

langage (suite)

Tout d'abord merci à Mauro pour sa longue réponse pleine de précisions et de culture.

Je voudrais développer et préciser ma pensée ou plutôt mes interrogations.

j'aurais dû utiliser le terme d'analogie plutôt que métaphore, la question aurait été : est-ce que des mécanismes similaires entrent en jeu lorsqu'un individu vit (la révolution) le passage à la pédagogie de l'action et lorsqu'il apprend/intègre une nouvelle langue ?

ceux qui se sont essayés à diffuser le message de la pédagogie de l'action connaisent les difficultés/obstacles épistémologiques/croyances auqels on peut faire face dans ces actions de formation.

Mon souci, pour être plus performant dans ce domaine, est d'imaginer une méthodologie propre à cette pédagogie et qui pourra être reprise et employée par tout ceux qui souhaiteront diffuser et aider des collègues/stagiaires à intégrer la pédagogie de l'action.

je poursuis avec l'analogie de la langue étrangère, la pratique régulière et l'immersion correspondent aux stages dont Mauro nous rappelle l'importance. Mais reste la question du "passage", comment s'en assurer ? j'ai un élément de réponse à ce sujet : un collègue du club est parallèlement entraîneur de triathlon, nous avons longuement évoqué la pédagogie de l'action dans le milieu de la natation, mais c'est quand il m'a évoqué avoir un regard nouveau sur la course à pieds, se rendant compte que les consignes qu'ils proposait avant n'étaient pas en relation avec son modèle théorique, voire incohérentes, que je me suis dit "voila un passage à la pédagogie de l'action, il ne verra plus les choses de la même façon maintenant !".

c'est ce genre de situation que j'aimerais provoquer plus souvent, mais pour cela j'ai besoin d'en comprendre les mécanismes.


Posté par Gaëtan, 07 janvier 2009