« Apprendre à nager comme on a appris à marcher en grande profondeur et sans matériel pour devenir toujours meilleur nageur »

OBSERVATEUR IMPERTINENT

 

Ce matin là je quittais le bureau de Nicolas après quelques échanges à propos de la didactique de notre discipline. Mon emploi du temps me laissait le loisir de m’approcher de la grande baie donnant sur la piscine et selon une habitude incontrôlée j’observais ce qui se passait dans le bassin.

Mon passé d’enseignant ressurgit et j’aime me questionner sur ce que je ferais si je me trouvais à la place de tel ou tel intervenant, si l’évolution a été sensible ou non depuis l’époque où j’occupais cette situation, si le contenu de ce que l’on enseigne s’est modifié ?

Mon regard s’est spontanément porté sur la situation pédagogique des couloirs 1 et 2 qui jouxtent la plage en face. N’ayant pas assisté à sa mise en place j’observais la relation qu’elle suppose entre l’enseignante, les élèves et la tâche proposée et je devais mentalement la reconstruire.

Il s’agissait d’une classe de Sixième d’une bonne vingtaine d’élèves que je voyais parcourir la longueur du bassin en crawl après un départ sur le plot et remonter à l’extrémité pour revenir par les bords et recommencer. Ce dispositif de retour assurait un certain confort de nage en n’ayant pas à redouter les nageurs se déplaçant en sens inverse et une relative qualité et continuité du travail. Si l’on devait formuler la tâche avec notre « vocabulaire », on dirait qu’il s’agissait d’une action complexe impliquant la coordination externe de plusieurs praxies (actions élémentaires) dont la première : le départ plongé peut aussi être considéré comme action complexe associant un déséquilibre et une impulsion. La seconde étant le parcours en nage alternée.

La coordination entre le départ et la nage n’était assuré de façon satisfaisante que par quelques rares élèves. (L’observable étant la sortie du plongeon au-delà du changement de couleur des lignes d’eau, avec les membres supérieurs dans le prolongement du tronc).

Quant au départ, il n’était correctement effectué que par une minorité des élèves. (Les observables étant une complète extension des membres inférieurs, une entrée dans l’eau par la nuque située en dessous des membres supérieurs en extension complète, une inclinaison d’environ 45° de l’entrée dans l’eau de l’ensemble du corps). Trop d’élèves entraient dans l’eau sans avoir pivoté (accepté le déséquilibre) et certains entraient dans l’eau les pieds avant les mains (sauts simples ou bascule incomplète). J’ai vu un garçon escamoter le départ du plot et sauter dans l’eau à 2 m. de la ligne de départ. (Le positionnement de l’enseignante ne lui permettait pas de s’en apercevoir).

L’enseignante était positionnée sur la plage, près du bord et un peu avant le milieu du bassin.

Epaules et visage orientés en direction du début de la zone de travail. Pendant une dizaine de minutes le seul déplacement perceptible fut un pas en avant accompagné d’une inclinaison du tronc et d’une élévation des membres supérieurs tandis qu’elle criait la consigne à un élève : « la tête dans l’eau ! ». Lors des retours quelques élèves (des filles) s’arrêtaient à sa hauteur pour lui donner une information ou poser une question ( ?) sans que cela puisse modifier son impassible posture. Sa position avancée obligeait les élèves à passer derrière elle à chaque retour.

La première question venant à l’esprit dans l’enseignement d’une activité physique se rapporte à ce qui est censé se transformer ou s’apprendre pour et par l’élève. Et en natation, cela se voit. Et lorsque les transformations ne se repèrent pas, il convient de s’interroger.

Avec l’expérience notre jeune collègue prendra du recul en se positionnant de manière à voir constamment l’ensemble de ses élèves. Pour qu’elle puisse se poser la question de l’efficacité de ses interventions cela semble beaucoup plus complexe car il lui faudra assimiler la didactique de la natation et en vérifier la pertinence dans sa pratique quotidienne.

Le modèle théorique du fonctionnement du nageur constitue de nos jours un outil indispensable pour entrer dans la pédagogie de l’action. Il ne peut se dissocier du « plan de construction » du nageur qui implique de stabiliser ce qui ne bouge pas (la posture du nageur) avant d’envisager la mise en jeu des propulseurs (ce qui fait avancer le nageur).

Concrètement, cela se traduirait par une différentiation des tâches : locomotrices pour ceux qui plongent correctement et une identification des obstacles qui empêchent de réussir le départ pour les autres. Il n’est pas exclu que pour certains le « corps flottant » ne soit pas construit et que pour les autres l’acceptation du déséquilibre interdise la réussite du plongeon.

A partir de ces pistes on pourrait affiner pour déterminer les tâches pertinentes.

A tous les stades l’exigence est de rigueur.

Rappelons que la pédagogie ne consiste pas à demander mais à obtenir !

Précisons que le caractère impertinent de l’observation tient au fait que celle-ci n’avait pas été sollicitée par l’intervenante en vue d’une éventuelle autoscopie ou d’un retour réflexif sur le vécu mais qu’elle était complètement fortuite, spontanée et incomplète bien que réalisée à partir d’un cadre de référence explicite.

raymond