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Détournement de fond

Pour faire face à l’écart entre des objectifs de réussite de tous à l’attestation scolaire du savoir nager (ASSN) en fin de cycle 3 et les résultats statistiques des élèves, les autorités de l’académie de Créteil proposent des mesures : l’une concernant l’organisation du temps d’enseignement, l’autre des « orientations techniques et pédagogiques » dites nouvelles. Nous questionnons maintenant les « orientations techniques et pédagogiques » et plus précisément la « progression pédagogique » pour les cycles 2 et 3, document issu d’un travail « collaboratif ».

Lors de la présentation au public de ces nouvelles orientations, des références ont été faites aux travaux de Raymond Catteau. Se référer à des travaux suppose de les bien connaître et de situer ou positionner ses propres propositions par rapport à ceux-ci. Hélas, tel n’est pas le cas ici. Quelle est alors sa fonction ? La référence est une « révérence ? », un appel à une « autorité » reconnue pour donner de la consistance ou de la crédibilité à un discours peu ou non fondé. Il est nécessaire de démystifier ces références et de positionner sur le fond ces « orientations techniques et pédagogiques » nouvelles.

L’analyse du document et des vidéos qui l’accompagnent, permet de relever non pas de simples différences mais de profondes contradictions avec les propositions actuelles de R. Catteau. Ces références sont pour le moins abusives et pourraient mystifier un public non averti.

Quelle stratégie didactique est proposée dans le document de Créteil ?

 

    • de la petite profondeur à la grande profondeur,

    • une orientation du corps conçue comme une conséquence de la vitesse de déplacement,

    • la locomotion par les jambes précède celle assurée par les bras,

    • l’utilisation des bras est simultanée avant d’être alternée, elle permet avant tout l’exercice d’une ventilation aérienne plutôt que locomotrice.

b_213_300_16777215_00_images_oziogallery3_references_ndd2.pngR. Catteau choisit explicitement et de manière fondée une stratégie de la grande profondeur et pédagogie de la goulotte.1

1. Pour vous éclairer davantage, il est possible de se reporter aux annexes 3 et 4 de l’ouvrage « La Natation de Demain » nouvelle édition, janvier 2016, p. 194 et suivantes. Vous y trouverez deux articles de R. Mérand concernant le film Digne, dingue d’eau.

Les élèves ayant pour tâche de ramasser un objet situé à environ un mètre de profondeur.

  • La tâche de ramasser un objet est-elle pertinente, quels sont les présupposés ?

L’objectif visé par l’enseignant est d’obtenir que l’élève s’immerge. L’objet déposé au fond est supposé donner un motif plus « ludique ». Lorsque les élèves seront interrogés sur ce qu’ils ont fait à la piscine, ils diront sans doute qu’ils ont ramassé des objets ou encore si l’ « habillage de la tâche » est encore plus prononcé des coquillages. Les élèves sont ainsi détournés de ce qui est véritablement l’objet de leur apprentissage : la capacité à s’immerger intentionnellement et de manière prolongée. Les travaux de l’équipe ESCOL de Paris VIII ont montré que ces pratiques empêchent, sur le long terme, une partie des élèves d’apprendre, parasités qu’ils sont par le sens de la tâche qui leur a été plus ou moins masqué et qui demeure insaisissable.

R. Catteau propose de commencer l’apprentissage de la nage dans une profondeur supérieure à la taille de l’enfant. Les enfants pourront ainsi évoluer d’emblée dans un espace dans lequel ils ne pourront mettre pieds au sol sans s’immerger totalement, ils recourront à des ancrages manuels sur le bord du bassin, et seront soumis aux forces physiques présentes. Cette situation profondément différente de leur expérience de marcheur terrien leur permet par leurs actions de s’adapter (en assimilant le milieu à ce qu’ils sont capables de faire tout en accommodant leurs actions à ce milieu spécifique) et ainsi progressivement de réorganiser leurs modes d’équilibration, d’information et de locomotion.

Quelques formules relevées dans le document nous ont étonnées :

  • « Lorsqu’il a pied il ne coule pas. » . Faut-il en conclure que quand il n’a pas pied, il coule ?

  • « L’enfant n’a pas conscience de la nécessité de se remplir d’air ». Et pourtant il respire !

  • « L’enfant n’a pas conscience de la portance de l’eau ». Et pourtant avant de prendre conscience de la gravité sur terre, les êtres vivants se sont organisés et ont agi en la prenant en considération. Ils ont réussi avant de comprendre et de prendre conscience.

  • « Conserver une vitesse constante pendant le déplacement ». La vitesse de nage instantanée n’est pas constante, elle varie. Pour se déplacer dans l’eau efficacement, il est nécessaire d’accélérer son corps et de s’organiser pour réduire les décélérations tant que faire se peut.

  • « Capables de garder sa vitesse initiale le plus longtemps possible sans faire de mouvements ». Je défie l’auteur de ces lignes de réaliser ce qu’il propose car ceci est impossible. Dès qu’un corps est en déplacement dans l’eau il est soumis aux forces de résistances hydrodynamiques qui nécessairement décélèrent son corps, il ne peut donc « conserver » sa vitesse initiale.

Cette progression pédagogique nouvelle n’est ni homogène, ni cohérente. Est cohérent ce qui se compose de parties compatibles, liées et harmonisées entre elles. Elle relève d’un éclectisme2 désuet et manque singulièrement de fond ce qui pourrait expliquer un curieux besoin de se référer, sans vraiment se situer par rapport aux thèses de R. Catteau.

2. Eclectisme : le sens de ce terme est précisé sur le site la natation de demain par des extraits d’un article de H. Wallon, 1936, intitulé « Esprit critique et agnosticisme ».

 

Alain Catteau. Le 20 12 2016

 

 

Comments   

+2 #1 Marc 2016-12-29 07:14
C’est bien dommage pour les élèves de l’académie de Créteil car cette absence de traitement didactique empêchera ou retardera leurs progrès.

Mais pour quelles raisons des « experts » qui se réfèrent à R. CATTEAU préfèrent dévoyer complètement son option pédagogique plutôt que de s’intéresser réellement à la trame dynamique remarquablement efficace et rapide pour enseigner la natation que nous propose Raymond ? (Les 6 niveaux de construction du nageur)

Si tous les élèves à l’école élémentaire pouvaient construire « le corps flottant » (premier niveau) la noyade ne serait plus possible et tous pourraient réellement devenir nageur au collège. Seulement 6 à 10 séances de 45’à 60’ sont nécessaires pour que tous les élèves acceptent de laisser l’eau agir sur leur corps.

Bonne et heureuse année 2017 à tous
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+1 #2 Giuseppe Scavo 2016-12-30 16:58
Bonjour à tous,

je partage tant bien l’analyse du 9 décembre que celle-ci, les deux pertinentes et ponctuelles. Mon humble avis.
Pour avoir surveillé de nombreuses séances de natation scolaire, avoir observé les collègues en action et le comportement des enfants dans l’eau, je peux aujourd’hui formuler quelque constat/opinion personnelle :

1-Les séances de natation scolaire devraient démarrer plus tôt, à partir de la maternelle systématiquement ;

2-La pédagogie de la goulotte reste aujourd’hui la solution la plus effective pour un premier contact avec l’environnement aquatique en milieu artificiel, et elle devrait constituer la toute première situation à proposer ;

3-Deux séances hebdomadaire devraient être proposées, quitte à raccourcir le cycle en termes de semaines (mais pas d’heures) : je pense que cette disposition sortirait de meilleurs résultats ;

4-Les évaluations avec les tests (essentiellement quantitatives et normatives) devraient être remplacées par des évaluations qualitatives, non pas ponctuelles à un moment donné mais tout au long du cycle. Cela implique que l’enseignant soit formé à identifier de façon plus nuancée et attentive les comportements humains en milieu aquatique et les signes qui indiquent aisance et capacité d’adaptation (ces mêmes devant être mieux précisées et étudiées), ou à contrario tension et tendance à perdre le contrôle de soi. L’enfant peut, en effet, très bien être entrainé à réussir les taches d’un test (rentrer dans les normes) mais ne pas être capable de s’adapter à l’incertitude d’une situation nouvelle en milieu aquatique.

Je suis long comme d’habitude. Deux considérations avant de finir :
1) Il y a une réticence générale en la proposition d’emblée de situations en grande profondeur (enseignants, institutions, projets pédagogiques,..), il me semble que la cause sois une crainte de fond de l’accident : il faudrait approfondir cet aspect avec les intéressés et voir quelle serait la sécurité à mettre en place pour ce genre de situations (combien d’encadrants, etc.)

2) Ramasser des objets au fond ne me semble pas si délétère comme tâche à proposer, mais j’aimerais bien lire les travaux de l’ESCOL (Alain pourrais-tu m’en donner les références ? Merci !). Je constate de même qu’il s’agit d’une des situations les plus proposées par les éducateurs ; or qu’elle ne soit pas optimale voire inefficace (on peut en discuter), l’invalider tout court enlève un outil « de base » à beaucoup de collègues, les prive d’un instrument qu’ils ont toujours utilisé, les mets dans l’inconfort : tout cela cause une réaction de défense et induit plutôt un refus de ce qui est proposé ici. Puisque ce sont les hommes qui font vivre les pratiques, c’est des hommes qu’il faut partir, « aller là où l’élève est ». Je trouve que les critiques exprimées sur ce site (que je partage pour la plupart) ne soient pas formulées de façon à « se faire des alliés ». Point de vue personnel.

Je vous souhaite un bon et heureux 2017, à l’année prochaine !
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0 #3 Catteau Alain 2017-01-03 10:05
Voici la référence demandée : Christophe Thouny, Colette Catteau, (2012) : de l'invisibilité des savoirs à l'invisibilité des difficultés p.23-40; in Inégalités scolaires et résilience, Paris, RETZ
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0 #4 Giuseppe Scavo 2017-01-04 22:58
Merci beaucoup Alain, je vais le chercher et le lire dès que j'aurai fini mes partiels :-)
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